Quelle est la différence entre « douleur » et « souffrance »?

C’est l’histoire de communautés de recherche que j’ai animées récemment et qui ont délibéré et choisi la même question à aborder: Quelle est la différence entre « douleur » et « souffrance » ? Avant même que la recherche commence, plusieurs mains étaient levées afin de dégager le présupposé contenu dans la question, soit: « On présuppose qu’il y a une différence entre la douleur et la souffrance ». Toute la communauté reconnaissait qu’effectivement il y avait là un présupposé et tous se sont entendus pour travailler avec ce dernier.

D’entrée de jeu, personne ne confondait la douleur et la souffrance dans les échanges spontanés, mais presque tout le monde s’est mis à les confondre du moment où le processus de réflexion s’est mis en marche. Chacun des termes se retrouvait défini par celui-là même auquel il s’oppose : la souffrance serait une douleur notamment morale, et la douleur une souffrance notamment physique.

angry young-man suffering a stomachache

Quelle douleur, quelle souffrance ?

Première hypothèse de la communauté: la souffrance serait reliée aux émotions, au mal-être psychologique et quant à la douleur le premier lien entrevu serait en lien avec ce qui se passe physiquement, concrètement, de fait.

Aussi, la douleur serait associée à ce qui se présente spontanément lors d’une blessure, les participants faisant référence à « ce qui se passe dans le moment présent ». La souffrance, elle, serait une prolongation de la douleur, voir même le symptôme le plus parlant.

Jusqu’ici, les tentatives de distinctions faites entre « douleur » et « souffrance » faisaient consensus, enfin, jusqu’à ce que la recherche incluant des raisons, des exemples et contre-exemples, nous amène sur d’autres pistes qui viendraient démanteler ce consensus temporaire.

Pour donner suite aux différentes pistes de distinction introduites dans la recherche et essayer de confirmer ou infirmer nos hypothèses, d’autres questions se sont posées afin qu’on interroge les deux mots qui nous occupaient.

Avons-nous un pouvoir sur la douleur? Sur la souffrance?

Y a-t-il une utilité à la douleur, à la souffrance?

Sommes-nous plus sympathiques envers la douleur ou la souffrance?

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Un moment clef de la recherche faisant démonstration de l’ambivalence de la place qui est concédée à la souffrance (douleur) dans la communauté, voire la société nord-américaine, présentait une opposition, une contradiction entre deux suppositions:

1- Lorsque la souffrance est partagée, elle pourrait plus aisément se dissiper et la personne souffrante se verrait soulagée en partie, parce que la densité du malaise serait distribuée et supportée, par au moins une autre personne.

2- Par contre, même s’il y a des bénéfices important à se révéler et partager une souffrance, la représentation et la révélation de la souffrance ne serait pas nécessairement bienvenues et ne serait pas considérées comme un sujet participant à créer des liens entre les individus qui abordent le sujet auprès de leurs proches ou socialement parce que ce n’est pas constitué de quelque chose d’agréable en soi. Il y aurait une retenue volontaire et (re)commandée par une volonté sociale, un tabou de la douleur, de la souffrance, qui présente une expérience pour laquelle, le ou les sens sont difficilement identifiables et perceptibles. Ce serait une raison qui porterait les personnes souffrantes à s’abstenir puisque le partage, selon différents exemples cités, ne susciterait pas systématiquement de la compassion, mais au contraire une résistance à accueillir, à considérer et supporter cet état. Les raisons évoquées portent sur un possible déni et une peur de la souffrance reliée à la mort, parallèlement au désir de se montrer fort et sans faille, loin de l’humilité, à reconnaître que nous ne sommes que des êtres humains, imparfaits.

Dans le contexte où la CRP est menée, plusieurs Proches Aidants ont été capables d’identifier des situations où ce contresens est présent.

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Beautiful young woman covering her ears over gray background.

Une réflexion réelle

Avoir mal et souffrir ne renvoient pas du tout aux mêmes situations ni par conséquent aux mêmes significations : on ne peut pas mettre sur le même plan le fait de se cogner violemment à un meuble (douleur), et celui de réaliser progressivement que ses aptitudes physiques et intellectuelles, parfois mêmes morales, diminuent avec l’âge et qu’on n’est pas le seul à s’en rendre compte (souffrance). De chacun de ces types d’épreuve, un sentiment se dégage, une idée de soi-même et de la vie – cela même dont nous nous autorisons concrètement pour ne jamais confondre la douleur et la souffrance : nous savons tous que la douleur où l’on fait l’épreuve des choses n’est pas la souffrance où l’on fait l’épreuve de soi. Nous savons aussi qu’on fait l’épreuve de soi comme faisant l’épreuve des choses, et qu’en ce sens toute douleur est en même temps une souffrance. La souffrance et la douleur sont parfaitement distinguées conceptuellement, mais leur réalité est en même temps leur croisement : parce que la sensibilité est toujours celle d’un être qui vit et qu’on ne vit que de manière sensible, chacune se distingue de l’autre en la redoublant.[i]

 

Nous étions loin de faire une simple distinction entre un lapin et un céleri, c’est-à-dire que le temps de recherche qui a été consacré afin de nuancer les propos aura permis de faire une distinction entre les termes que nous employons. Dans le cas qui nous occupait ici, faire une ou des nuances entre souffrance et douleur, il aura été précieux de relever la différence, de faire une distinction entre ces deux termes. Et la différence entre les deux pourra, aux yeux de certains, être mince, subtile, délicate… au point de dire : oh mais voilà une nuance à laquelle je n’avais jamais réfléchi. [ii]

Publié par Caroline Mc Carthy

Consultante en éducation, pratique de la philosophie et de l’attention Caroline Mc Carthy Accompagnement et éducation au développement de la résilience et de la pensée autonome Chargée de projet | QADA Ministère de la Famille Caroline aime côtoyer les espaces de pratique dans lesquels on peut s’exercer à utiliser de mieux en mieux les outils et attitudes pour être capable d’une pensée de plus en plus autonome, cohérente, créative et rigoureuse. Diplômée en Anthropologie sociale et culturelle elle est particulièrement active en sciences de l’éducation et en philo pour enfants. Au cours des dernières années, elle a acquis une solide expérience dans la gestion de projets liés à la formation avec des équipes pluridisciplinaires ainsi qu’une pratique expérimentée en tant qu’animatrice et formatrice.

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